Discours d’Aimé
Césaire.
22 mai 1971, place du 22 mai,
Trénelle - Fort-de-France.
Schoelcher Philanthrope français
libérateur des noirs, j’imagine cette
définition de quelque dictionnaire qui eut comblé
d’aise gouvernement et préfet. Et en effet, cette
phrase résume assez bien le Schoelcher du
schoelchérisme officiel.
Car vous le savez
depuis quelques temps et pour faire pièce aux partis de
gauche qui avaient déterré Schœlcher du grenier
poussiéreux où l’avaient relégué
les principes de la 3 e et 4 e république, les officiels de
la 5 e république véritables imposteurs sont repartis
à la conquête de Schoelcher et fêtent Schoelcher
à leur manière c’est à dire sans le
peuple bien sûr mais avec préfets,
généraux et amiraux.
Eh bien ce
Schœlcher ce n’est pas le nôtre et je dois
à la vérité de dire qu’il n’a avec
le vrai Schœlcher qu’un rapport très
lointain.
Quant au vrai
Schœlcher, si nous pouvions l’interroger
aujourd’hui sur son vrai rôle dans l’histoire de
l’abolition de l’esclavage, j’imagine bien sa
réponse et que sans renier son action, sans taire les
épisodes de son combat, il se fut bien gardé de
passer sous silence le rôle de ces combattants de
l’ombre et de la nuit que furent les nègres marrons et
les insurgés nègres.
C’est
Schoelcher lui même qui le note. Écoutons
Schoelcher : « Il ne s’écoule jamais
dix années sans que les noirs ne protestent par quelques
violence contre l’état où on les maintient.
Voyez à la Martinique seule et sans remonter plus haut que
1811.
En 1811 :
révolte
En 1822 :
révolte
En 1823 :
révolte
En 1831 :
révolte, la conjuration générale, elle
éclate au cri de la liberté et la mort ! En
trente ans quatre cinq insurrections de
Nègres ! ».
Eh bien ces chiffres ne constituent pas une banale
statistique de nature à satisfaire les esprits curieux
d’histoire. Ils établissent au contraire un point
capital à notre débat et illustre une
vérité philosophique et sociologique
fondamentale.
Cette
vérité je pourrai en demander la formulation à
Karl Marx ou à Lénine. Pour la circonstance
j’aime mieux la demander à Victor Schoelcher.
Écoutons donc Victor
Schoelcher :
Depuis qu'il y a eu réunion d'hommes, les
opprimés n'ont jamais rien obtenu des oppresseurs que par la
force, et si chaque pas de la liberté est marqué de
sang, c'est une nécessité qu'il faut
reconnaître avec moi, mais dont on ne peut accuser que
l'impuissance ou la méchanceté
providentielle.
1848 n'a-t-elle pas constitué la divine
surprise, la divine exception, à cette loi d'airain et de
sang ? Et parler de 1848, n'est-ce pas précisément
évoquer une époque particulièrement faste,
où par un bonheur inouï, des hommes de conscience
auraient, réveillant toute une Nation à la
beauté des sentiments altruistes, obtenu d'elle l'abrogation
d'un régime colonial inique.
Ce qui aurait dispensé notre peuple d'une
action violente et épargné à fa
société martiniquaise un bain de sang ? Eh bien non !
Dans l'histoire coloniale il n’ y a place ni pour
l'idylle ni pour la bucolique ni pour les nuits du 4 août, ni
pour les vaines amourettes, et Schœlcher a raison de dire et
de penser que, même dans le meilleur des cas, c'est encore et
toujours la violence qui est l'accoucheuse de l'histoire. Et c'est
pourquoi, malgré le décret du 4 Mars 1848,
malgré le décret du 27 avril 1848, il fallait quand
même qu'il y eut un 22 mai 1848.
On connaît Ces faits : En février
1848, une révolution éclate à Paris, qui
renverse la monarchie de Louis-Philippe. Un gouvernement provisoire
est formé dans lequel rentre Victor Schœlcher, et un
des premiers actes du Gouvernement ainsi formé est de
décider la constitution d'une commission ad hoc, pour
préparer l'abolition de l'esclavage. Cela c'est le
décret du 4 Mars 1848.La Commission se met au
travail et le 27 avril, toujours à l'instigation de
Schoelcher, obtient du Gouvernement qu'il publie un second
décret: c'est le décret du 27 avril, lequel
stipule en son article 1er:"l'esclavage sera
entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions
françaises deux mois après la promulgation du
présent décret dans chacune de
d'ellesAlors me direz-vous, tout était
joué. Eh bien non. tout n'était pas
joué.
Encore deux mois à attendre. Que dis-je
trois mois, peut-être quatre.Calculez bien : Ce temps
que le décret arrive aux colonies et soit promulgué:
il faut un mois; donc cela nous amène à la fin de mai
ou à début juin. Deux mois après, cela nous
amène au mois d'août.Et c'est bien ce que
voulaient les planteurs. Ils s'en cachaient à peine : il y
avait une récolte à enlever et il fallait obtenir de
la main d'oeuvre servile un dernier service. Tel était le
calcul. Schœlcher n'en fait pas mystère
:« Tous les planteurs réunis
à Paris, écrit-il, suppliaient la Commission de
reculer au moins l'abolition définitive jusqu'au mois de
juillet pour laisser, disaient-ils, à la récolte le
temps de s'achever ».
Attendre juillet Attendre Août
?Et puis qui sait ? Qui sait si à la
faveur des événements, on ne pourra revenir sur la
mesure d'émancipation prise dans un moment d'euphorie ou
d'affolement général?il faut croire que ce
n'était pas mal raisonné puisque dès Mai 1848,
la République passe à la réaction et vous
connaissez les terribles massacres d'ouvriers qui furent
perpétrés par le Général Cavaignac et
qui firent des journées de juin 1848 à Paris, une
manière de répétition générale
des massacres de la semaine sanglante qui marquèrent la fin
de la Commune de Paris quelque 23 ans plus
tard.
Et alors il est
permis de se demander, dans de telles circonstances, et clans une
telle ambiance de réaction forcenée, que fut devenue
la loi d'émancipation.
Pour ma part, j'ai de bonnes raisons de croire
qu'elle aurait été tenue pour lettre morte, sinon
purement et simplement abrogée.
Voilà qui suffit à Légitimer
l'entrée en scène de nos ancêtres, une
scène sur laquelle ils n'avaient pas été
invités, en mai 1848.
Spontanéité des masses ? non pas.
mais sûr instinct révolutionnaire. Quoi qu'il en soit,
dès le décret du 27 avril, une pluie de conseils
s'abat sur Ces malheureux, esclaves. Ils avaient attendu deux
siècles. Et tous ces conseils rendaient le même son,
répétait jusqu'à satiété le
même leitmotiv : if faut attendre, il faut patienter.
Patientez, leur avait dit le Ministre Arago Patientez, leur
répétait Perrinon en termes, il faut bien le dire,
assez niais : « Aux noirs nous recommandons la confiance
dans les blancs. A ceux-ci la confiance dans les noirs ; à
toutes les classes, la confiance dans le gouvernement. Patience,
espérance, union, ordre et travail, c'est ce que je vous
recommande »
Husson, Directeur de
l’Intérieur à la Martinique "Vous avez bien
appris la bonne nouvelle qui vient d'arriver de 'France, Elle est
bien vraie. La liberté va venir. Ce sont de bons
maîtres qui l'ont demandée pour vous. Mais il faut que
la république ait le temps de faire la loi de
liberté. Ainsi rien n'est changé jusqu'à
présent. Vous demeurez esclaves jusqu'à la
promulgation de la loi " Mes amis ayez confiance et
patience".
Mais les nègres de la Martinique en
décidèrent autrement. Ils avaient attendu deux
siècles. Ils jurèrent de ne pas attendre une seconde
dé plus. (... ) Le 22 Mai 1848 à Saint-Pierre la
population esclave se soulève. (...) Le Gouverneur ROSTOLAND
cette fois ci comprend et ce fut l'arrêté du 23 Mai
1848..
Le 22 mai 1848 à Saint-Pierre la
population esclave se soulève, occupe la ville, incendie
l'habitation des Abbayes, livre de sanglants combats au cours
desquels 35 personnes trouvent la mort... Le Gouverneur Rostoland
cette fois ci comprend et ce fut l'arrêté du 23 mai
1848: article 1er : L'esclavage est aboli à partir de ce
jour à la Martinique.
Eh bien, martiniquais et Martiniquaises,
voilà l'événement que nous
célébrons aujourd'hui et que commémore la
statue émouvante de René corail : une liberté
non pas octroyée mais arrachée de haute Lutte
;
Une émancipation non pas
concédée mais conquise, et qui enseigne à tous
et d'abord aux martiniquais eux-mêmes, que
s'il est vrai
que la Martinique est une poussière, il y a cependant des
poussières habitées par des hommes, qui
méritent pleinement le nom
d'hommeset cette assurance voyez-vous, est de celles qui
nous autorisent à regarder le présent avec plus de
fermeté et de toiser l'avenir avec plus
d'insolence.
Regarder le présent avec plus de
fermeté et d toiser l'avenir avec plus d'insolence. Et
maintenant regardez la statue de René Corail: c'est une
femme, une négresse, peut-être la Martinique, qui,
soutenant son enfant blessé d'une main, peut-être son
enfant mort, brandit de l'autre main une arme, elle ne pleure pas,
elle bat.
Regardez et souvenez-vous des autres
statues de la liberté que vous avez vues et qui
commémorent le même événement.
rappelez-vous la statue de Schoelcher qui est devant le Palais
justice de Fort-de-France : c'est une jeune fille dont les
chaînes viennent de tomber et qui envoie un baiser de
reconnaissance à son libérateur Victor Schoelcher
Lequel d'une main l'enveloppe d'un grand geste paternel plein de
bonté et l'autre lui montre le
chemin.
L'oeuvre est assez belle. -Mais retenez
l'inspiration : C'est l'oeuvre d'un blanc. Et puis il y a une autre
statue: C'est un bronze d'assez belle facture appartient à
la mairie de Fort-de-France. Elle représente un nègre
tordu de douleur dont la (France, en un geste violent, vient de
rompre les fers dont elle brandit victorieusement les morceaux.
Oeuvre déclamatoire peut-être, mais qui n'est pas sans
puissance. Mais ici encore : retenez l'inspiration. C'est l'oeuvre
d'un blanc et qui à sa manière est à la gloire
du blanc libérateur.
Et puis
maintenant comparez la statue de René Corail, artiste
martiniquais. Ici le nègre
n'est plus l'objet, il est le sujet. Il ne
reçoit plus la liberté Il la prend et on nous le montre la prenant.
Une grande négresse , larme à la main, maniant son
arme, comme ses ancêtres la sagaie. Eh bien cela, c'est la
vision martiniquaise de la libération des nègres Et
seul un Nègre pouvait l'avoir. Et c'est parce que
René-Corail la rendue, cette vision, avec fougue et
éclat que je salue en lui" un grand artiste nègre et
un grand sculpteur antillais.
Martiniquais et Martiniquaises,nous n'avons
guère à la municipalité de Fort-de-France,
l'habitude des inaugurations. Eut-il fallu en faire, il aurait
fallu les multiplier et c'eut été vous prendre
beaucoup de votre temps et de votre attention. C'est pourquoi je
profite de l'inauguration de la statue de René-Corail pour
porter à votre connaissance, deux décisions de votre
Conseil ,Municipal; deux décisions qui comme la foi le veut,
prendront effet dans une quinzaine de jours. La première est
de donner à la place sur laquelle nous sommes aujourd'hui,
le nom de place du 22
mai.
La dernière est - et je
vous demande d'y faire attention - de donner à la rue qui
aboutit à cette place, en venant de Trénelle, le nom
de Gérard Nouvet, Ce jeune lycéen, martyr qui est
tombé sous les balles ou sous la grenade de la police lors
du voyage de Messmer. Quel rapport me direz-vous, avec le 22 'Mai
1848 ? Quel rapport avec Victor Schoelcher?Eh bien je le dis
tout net:Gérard Nouvet prend désormais place dans le
long martyrologue de notre peuple, à
côté des -Martiniquais et des -Martiniquaises
tombés au cours des siècles, victimes du colonialisme
et du sadisme policier. Et comme pour le venger, il y a toute une
jeunesse, il y a pour accuser les bourreaux aujourd'hui comme hier,
la voix de Victor Schoelcher. Écoutons le une fois de
plus:"Envers les masses comme envers les individus, la meilleure
voie pour gagner les coeurs est la persuasion. De la blessure d'une
baïonnette gouvernementale jaillit une source de vengeance.
Monte et malédiction à ceux qui l'oublient. " (Puisse
Terrade entendre !(Puisse Terrade
comprendre!)
Martiniquais et
Martiniquaises :
Nous voilà donc devant cette statue de la
liberté martiniquaise. Voyez où elle est
placée : aux confluents de trois rues au bout de la rue
Jean-Jacques Rousseau au bout du Boulevard Patrice Lumumba au bout
de fa rue Gérard Nouvet Trois rues, trois
symboles :
- Jean-Jacques Rousseau : Pensée
révolutionnaire
- Patrice Lumumba . L'action révolutionnaire
anticolonialiste
- Gérard Nouvet : La jeunesse martyre, victime des exactions
colonialistes
Et c'est vrai toutes ces voies :la pensée
honnête, donc révolutionnaire; L'action courageuse;Le
martyr innocent résument toute fraîche innocence d'un
peuple.
Tout cela mène à un même paie
la liberté. La liberté martiniquaise. C'est donc en
cette place, en ce point de convergence qu'il convient plus que
jamais de crier, en ce 22 Mai 1971, avec toute notre
foi et toute notre certitude : vive la
Martinique !